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Le silence de notre écoute

« Si des écouteurs matériels font remonter la musique du dedans, le poème est en soi-même un écouteur du verbe ; ses impulsions passent du mot imprimé aux yeux, et de là dressent l'arbre des altitudes dans l'oreille intérieure. »
Julio Cortazar – Crépuscule d'Automne traduit par Silvia Baron de Supervielle.

Cortazar observant ce qui se passe en lui lorsqu'il écoute de la musique au casque tandis qu'au dehors continue la valse incessante du monde, parle d'une nuit intérieure, celle de l'écoute. Et c'est bien cette nuit intérieure qui m’intéresse dans la lecture à voix haute du théâtre. Alors que les images du plateau se font de plus en plus recherchées, de plus en plus belles et par là de plus en plus envahissantes, la lecture d'un texte me semble un refuge dans une concentration sans scories, sans autre effet que cette bouche qui parle, telle que la désirait Samuel Beckett dans Not I, bouche carnassière, dévorante, aspirant les mots et notre regard, déplissant le monde dans ses muqueuses humides, sur sa langue dodue, entre ses dents jaillissantes et dans le pli parfois sévère de ses lèvres.



Assister à une lecture à voix haute – que ce soit de l'un des mes textes ou d'un texte d'un autre auteur – me permet de conserver le regard que j'ai lorsque j'écoute de la musique au casque ou lorsque je lis de la poésie, un regard hors du monde, un regard en soi, scrutant dans les paysages de mon écoute, tout ce monde que j'ai pu répertorier déci-delà, en l'autre, en moi. Je n'ai pas l'obligation de regarder le comédien – les expressions de son visage ou ses gestes, je peux tourner la tête et le regard au dedans, déployer mes propres images dans la scène de mon crâne. Cela a été même le rêves de certains auteurs, le rêve ou le mouvement premier de l'écriture : « Ce qui veut dire au fond que ce sont des pièces ou des textes dont mon cerveau, par exemple, ou me tête serait l’unique théâtre. C’est dans le crâne qu’ils seront joués. Comment fait-on cela au théâtre ? » disait Heiner Müller.

Dans cette esthétique épurée, qui se rapproche des pièces radiophoniques, on peut alors peut-être avancer que la solitude du spectateur – auditeur ? est plus importante, que cette forme lui permet une plus grande attention au texte et aussi une plus grande attention à ce que ce texte provoque en lui. Il est toujours étonnant à ce sujet de regarder les photographies que Jean-Pierre Angéi prend lors des lectures de Regards Croisés, de voir les expressions des spectateurs, des écoutants, ils s'absentent, reviennent, s'ennuient, échoués sur la berge, et sont happés de nouveau, repris par la vague. 

Enfin, je dirai que la profusion des lectures à voix haute est certainement un marqueur de la précarité de l'écriture contemporaine, et qu'il arrive qu'un texte soit primé, édité, lu maintes fois sans qu'un metteur en scène ne s'y intéresse... On peut inspecter cette impasse sans fin ou bien faire son miel de cette mise à l'écart plus ou moins consciente : profiter du temps de la lecture pour tourner le regard ailleurs et s'évader.


Crédit photo : Jean-Pierre Angéi